Oppidum de Jastres : Chefs-d'œuvre architecturaux de l'Antiquité
L'architecture des vestiges du plateau de Jastres (Oppidum de Jastres)
Les oppida voisins de Jastres-Nord et Jastres-Sud, situés en Ardèche, figurent parmi les sites incontournables pour l’étude de la transition entre la Protohistoire et l’époque romaine à l’ouest du Rhône. Datés du IIe et Ier siècle avant notre ère, ces lieux ont été fouillés entre 1974 et 1993 par Claude Lefebvre. Les résultats de ses recherches, exposés dans sa thèse doctorale soutenue en 2001 et publiée en 2006, forment la base de la première partie de cet article.
Les deux sites ont livré un total de 205 monnaies, dont 193 provenant de Jastres-Nord : 98 % de ces pièces sont antérieures à l’époque d’Auguste, ce qui corrobore l’idée d’un abandon du plateau vers 20/10 avant notre ère. L’analyse monétaire révèle une situation intermédiaire entre Nord et Sud : à l’image des autres sites du Midi, Jastres se caractérise par la prédominance des monnaies massaliètes (38 %) ainsi que de celles de Nîmes et des Volques arécomiques (24 %). Toutefois, il affiche également des connexions notables avec le Nord via les monnayages arvernes (12 %) et allobroges (15 %). Les premières phases d’occupation ont fourni peu de monnaies, mais plus de la moitié des découvertes se rapportent à la phase 4 (seconde moitié du Ier siècle avant notre ère), témoignant de l'essor d'une véritable économie monétaire durant cette période.
- Le plateau de Jastres s’étend principalement sur les communes ardéchoises de Lavilledieu et Lussas. Formant l’extrémité nord des tables karstiques connues sous le nom des Gras, il se dresse à l’ouest, aboutissant à une falaise escarpée surplombant le bassin d’Aubenas – une hauteur de 130 mètres au nord et jusqu’à 190 mètres au sud – où coule l’Ardèche.
- Deux habitats fortifiés occupent les extrémités nord et sud de cette falaise, distants d’un kilomètre environ, chacun positionné en bordure du précipice.
- Les travaux archéologiques ont débuté suite à une prospection réalisée en 1973. Entrepris dès 1974 sous la direction initiale d’Y. Burnand (Université de Nancy), ils se sont poursuivis, sans discontinuer, sous la supervision de Claude Lefebvre jusqu’en 1993. Ces recherches se sont inscrites dans le cadre scientifique de l’ancienne UPR 290 du CNRS, dédiée aux civilisations protohistoriques de la France méditerranéenne. Par ailleurs, une fois les fouilles achevées, le site de Jastres-Nord a fait l’objet de travaux de restauration.
(début Ier s. av. J.‑C.) Jastres-Sud
Situé sur la commune de Lavilledieu, Jastres-Sud occupe l’extrémité sud de la falaise, au-dessus d’une échancrure appelée Combe chaude. Ce vaste camp rectangulaire de type « appui sur à-pic » couvre une superficie de 12 hectares. Son enceinte en pierre sèche – effondrée à certains endroits – mesure 5,40 m de large et s’étend sur une longueur totale de 950 m. Dépourvue de tours défensives, elle est interrompue par deux portes principales au nord et au sud. Un double système d’escaliers est aménagé dans l’épaisseur du mur intérieur.
Jastres-Sud : vue aérienne
Une superficie de 600 m² a été explorée dans ce paysage rocheux dépouillé. L’absence notable de structures d’habitat (hors quelques restes de foyers), la rareté relative du mobilier trouvé, la proportion significative des éléments liés au stockage ainsi que l’importante quantité de galets destinés à la défense suggèrent l’utilisation du site comme refuge temporaire en période d’insécurité. Cependant, la présence d’objets tels que fibules, bracelets, fusaïoles, épingles à chas, serrures et meules à grains démontre une certaine activité quotidienne sur place, suggérant qu’il n’était pas totalement inoccupé.
(IIe s.- fin du Ier s. av. J.-C.) Jastres-Nord
Jastres-Nord, situé à l’extrémité opposée de la falaise, sur le territoire de la commune de Lussas, se trouve sur un promontoire surplombant le second accès au plateau connu sous le nom de l’Echelette. Ce site, classé comme un éperon barré, s’étend sur une superficie estimée entre 5 et 7 hectares. Les pentes qui l’entourent sont extrêmement abruptes, notamment celle située à l’ouest, formant un impressionnant à-pic dominant la rivière Ardèche. Ce lieu spectaculaire a fait l’objet d’une analyse détaillée, avec un intérêt particulier pour les trois systèmes de défense qui y furent construits à des époques distinctes.
Jastres-Nord : plan général du site.
Trois fortifications successives
- Le premier rempart (JN1) est typique des constructions protohistoriques du Midi de la Gaule, semblable à celui de Jastres-Sud. Rectiligne mais dépourvu de tours dans sa partie restante, il mesure environ 50 mètres sur une longueur totale estimée à 180 mètres. Sa structure, en pierre sèche, se compose d’un mur de 4,80 mètres de large, doté d’un double parement et d’un remplissage interne. On y trouve deux entrées frontales : l'une, plus imposante, mesure 3,40 mètres de largeur et était précédée d’une voie d'accès pavée de cailloutis, tandis que l'autre, plus modeste, est une poterne. Les rares objets découverts aux abords de ce rempart en partie arasé permettent de dater son usage au IIᵉ siècle av. J.-C., principalement vers la fin de cette période.
- Le deuxième rempart (JN2), construit quelques décennies plus tard, probablement entre 80 et 70 av. J.-C., est plus récent que celui de Jastres-Sud. Son tracé élargi augmente la surface protégée. Long de 232 mètres, il est constitué d’un mur de 3,50 mètres de large, enrichi de cinq tours pleines (plus massives que saillantes) ainsi que d’un bastion terminal à l’est. Sa hauteur, bien conservée, varie entre 3 et 5 mètres. Deux escaliers, dont un à double volée, sont intégrés dans l’épaisseur du parement intérieur des courtines E et F.
Les recherches ont mis en évidence le caractère absolument unique de cette construction, alliant des éléments des techniques protohistoriques, tels que des parements particulièrement épais, à des innovations issues des techniques romaines, notamment l'utilisation systématique de mortier de chaux dans la maçonnerie. Cette particularité fait de ce monument le plus ancien en Gaule à présenter une telle caractéristique.
Encore plus remarquable est le dispositif d’entrée, aménagé à proximité de la falaise. Il se compose d’un mur courbé qui s’avance sur 11 mètres, protégeant une entrée frontale voûtée. Deux massifs blocs de grès flanquent cette ouverture, ménageant un passage de 3 mètres de large, au centre duquel est placé un butoir. Ce système évoque la clavicula des camps romains construits ultérieurement. La rue est pavée de petites pierres liées par du mortier. Depuis l’entrée, un chemin traverse le site et ressort à l’extrémité du promontoire avant de descendre en lacets serrés jusqu’à la vallée de l’Ardèche. Cette route, utilisée pendant de très longues années, est connue sous le nom d’Echelette-Vieille.
Jastres-Nord : la clavicula, vue aérienne.
Le troisième rempart (JN3) représente une transformation majeure et impressionnante du système défensif, réalisée au milieu du Ier siècle avant notre ère, sans qu'il soit possible de déterminer précisément si cette refonte a eu lieu pendant ou après la guerre des Gaules. Cette nouvelle fortification renforce le rempart JN2 en le doublant avec un mur de 2,50 m d'épaisseur orné de tours supplémentaires. Au-delà de l'extrémité de JN2, ce rempart s'étend le long du versant oriental.
Jastres-Nord : le rempart JN 3 de la tour II à la tour V.
Par cette superposition, l'épaisseur totale des courtines dans la partie doublée atteint 6 m, contre 3,50 m précédemment. Les nouvelles tours, alternant entre des formes rondes et quadrangulaires, sont érigées sur les ruines des anciennes structures. Ces tours creuses, dotées de murs de 1,80 m d'épaisseur, comportaient à l'origine un étage et un toit en tuiles culminant entre 10 et 14 m de hauteur. Les tours rondes mesurent 8 m de diamètre extérieur, tandis que les quadrangulaires, plus imposantes, ont des côtés variant entre 9 et 10 m de long. Ce secteur bien préservé, avec une hauteur visible allant de 2 à 6 m, donne au site un caractère particulièrement spectaculaire.
L'entrée en clavicula associée à JN2 a été conservée, bien que le tracé du mur arrondi ait été légèrement modifié pour améliorer le passage des chariots. Les nombreuses pièces métalliques découvertes sur le site et attribuées à cette dernière phase ont permis de reconstruire le dispositif de fermeture ainsi que les deux vantaux en bois de la porte, dont l'épaisseur atteint 14 cm.
Sur les premières pentes orientales, où JN3 s'affranchit du tracé de JN2, les courtines conservent une largeur de 2,50 m et deux tours rondes subsistent. Passée une poterne "à recouvrement", lorsque la pente s'accentue fortement, seul un mur étroit d'1,25 m d'épaisseur subsiste. Bien que très arasé, ce mur a été identifié sur une longueur de 104 m, portant ainsi la longueur connue de JN3 à 426 m (sa longueur totale étant estimée à plus de 600 m).
Une architecture singulière : le rempart JN3
L'architecture de JN3 se distingue par des caractéristiques étonnantes. En plus des tours creuses recouvertes de tuiles, l'analyse archéologique a mis en lumière des procédés de construction innovants :
- Une élévation en étapes créant des bandes parallèles d'une épaisseur variant de 0,60 m à 1 m, séparées par des assises de réglage bien marquées.
- L'usage limité d'un mortier de chaux pour fixer les parements, les assises parallèles et des petits murs transversaux rudimentaires à intervalles réguliers entre les couches. Ce procédé formait une sorte de structure en caissons qui permettait une progression rapide sans échafaudage tout en réduisant les besoins en mortier. Bien que les matériaux employés soient de simples moellons bruts en calcaire local, les finitions extérieures étaient soignées, grâce à un excès de mortier offrant aux parements une surface relativement lisse.
Ces découvertes mettent en évidence l'unicité des techniques employés dans la construction des deux derniers remparts (JN2 et JN3), partiellement superposés. Ces structures mêlent des influences des techniques protohistoriques aux avancées romaines et aux enceintes urbaines italiennes dans une synthèse architecturale incomparable. L'utilisation du mortier de chaux mélangé à de la pouzzolane—technique alors inédite ailleurs qu'en Italie—et la présence d'une porte en clavicula antérieure d’un siècle aux exemples connus dans les camps romains sont autant d'éléments remarquables.
Vestiges des habitats arasés
En contraste avec les imposantes fortifications, les vestiges très arasés des habitats ont fait l’objet d’une fouille couvrant 5000 m².
Le plus vaste ensemble mis au jour, situé à l’est, se distingue par son indépendance des enceintes et son orientation conforme au relief naturel. Les structures identifiées couvrent une superficie de 1 800 m² (fig. 6). L’habitat, qui a traversé plusieurs phases d’évolution, est organisé autour d’un réseau de rues, ruelles et espaces interstitiels agencés parallèlement. Cependant, le niveau d’arasement, inférieur à celui des seuils (dont un seul subsiste), interdit toute interprétation concernant les ouvertures, les circulations entre les pièces et, évidemment, la nature des élévations (étaient-elles en pierre, à pans de bois, en briques crues sur un socle de pierre ?). Les maisons allongées semblent s’organiser en façade le long des rues, avec une boutique ou une échoppe occupant la partie avant du petit côté : cette configuration préfigure celle des agglomérations gallo-romaines bien plus tardives. Peut-on déjà qualifier cette organisation de "pré-urbaine" ? Cela nécessiterait la mise en évidence de surfaces plus étendues et de fonctions clairement identifiées pour appuyer une telle hypothèse.
Jastres-Nord : plan des habitats du secteur oriental.
Dans d’autres secteurs, derrière le rempart JN2, des habitats supplémentaires ont été découverts, eux aussi fortement arasés, disposés parallèlement ou perpendiculairement à la fortification. Les plus récents d’entre eux (contemporains de l’état JN3) sont séparés du rempart par un empierrement observable par endroits, qui semble correspondre à un espace de circulation.
Chronologie générale des sites
L’analyse du mobilier archéologique daté et la répartition de ces artefacts selon les différents secteurs corroborent la chronologie relative des remparts établie par l’étude architecturale (JN1 / JS / JN2 / JN3). De plus, elle permet de proposer une chronologie générale du site avec des datations pour chaque phase décrites comme suit :
- Phase « 0 » : IIIe siècle av. J.-C. (?)
Première occupation sporadique et mal définie du plateau.
- Phase 1 : IIe siècle av. J.-C. (milieu ?) – début du Ier siècle av. J.-C.
- Construction du rempart JN1 à Jastres-Nord et première occupation structurée à l’intérieur du site.
- Phase 2 : Début du Ier siècle av. J.-C. – environ -80
- Édification du rempart de Jastres-Sud et occupation modeste du site en son intérieur.
- Une occupation en aire ouverte se développe également à Jastres-Nord, en amont du rempart JN1.
- Phase 3 : Environ -80 – milieu du Ier siècle av. J.-C.
- Construction du rempart JN2 à Jastres-Nord avec une intensification de l’occupation intérieure.
- Maintien d’une présence modeste sur le site de Jastres-Sud.
- Phase 4 : Milieu du Ier siècle av. J.-C. – début de l’époque augustéenne
- Mise en place de l’enceinte JN3 à Jastres-Nord, accompagnée d’une occupation principale dans ce secteur.
- Le site de Jastres-Sud connaît une fréquentation sporadique avant d’être progressivement abandonné.
- Abandon rapide et définitif de Jastres-Nord autour de 20/10 av. J.-C.
- Phase 5 : Ier siècle apr. J.-C.
- Utilisation sporadique du site de Jastres-Nord, vraisemblablement liée à la persistance du tracé de la "voie des Cévennes" passant par le promontoire de Jastres.
Un rôle clé au Ier siècle av. J.-C.
L’importance accordée au Ier siècle av. J.-C. pour le plateau de Jastres, et plus spécifiquement pour Jastres-Nord, soulève une série de questions quant à la fonction et au positionnement de ces sites dans la nouvelle province romaine.
Jastres-Nord, unique site fortifié d’Helvie connu au début de la colonisation romaine, jouait manifestement un rôle militaire et politique crucial durant les trois premiers quarts du Ier siècle av. J.-C. Toutefois, bien que l'association entre le statut juridique de la cité des Helviens et le caractère monumental de la dernière enceinte (probablement un signe d’autonomie administrative octroyée par César) soit intrigante, cela ne suffit pas à faire de ce modeste promontoire aride le centre administratif de la cité. Par ailleurs, l’abandon de ce site au début du règne d’Auguste coïncide parfaitement avec l’essor d’Alba, qui devint la nouvelle capitale de l’Helvie sous l’Empire romain.
Les impressionnants remparts soulèvent également des interrogations sur l’identité de leurs constructeurs. Dans son récit de la guerre des Gaules, César mentionne la grande famille helvienne des Valerii, romanisés et loyaux : Gaius Valerius Caburus (mentionné dans les *Commentaires sur la Guerre des Gaules*, I, 47), probablement chef d’une unité auxiliaire gauloise au service de Rome, est le premier Gaulois connu à obtenir la citoyenneté romaine, vers 80 av. J.-C. Ses fils furent compagnons d’arme de César : Domnotaurus, chef de la cité des Helviens (VII, 65), tombé au combat en 52 av. J.-C. lors d’une incursion des Gabales (alliés de Vercingétorix) en Helvie, qui contraignit les habitants à se replier dans leurs villes fortifiées, et surtout Procillus, l’interprète et ami personnel du général romain (I, 53) tout au long de la campagne en Gaule. L’étonnante coïncidence chronologique entre ces événements et la construction des deux dernières fortifications laisse songeur. Cependant, sauf découverte miraculeuse d’une inscription éclairante, il reste impossible de savoir si ces imposants remparts furent édifiés avec l'accord du pouvoir romain. Une hypothèse parmi d’autres serait qu’ils aient constitué une récompense visant à récompenser la fidélité de cette famille influente.
Si l’occupation de Jastres-Sud semble se limiter à la première moitié du Ier siècle av. J.-C., celle de Jastres-Nord remonterait au IIIe siècle avant notre ère et est solidement attestée dès le IIe siècle, se prolongeant jusqu’à la fin du Ier siècle av. J.-C., sous le règne initial d’Auguste. Le site continua d’être fréquenté sporadiquement durant un siècle supplémentaire, probablement en raison de la persistance de l’utilisation de la voie des Cévennes, même après l’effondrement du dispositif d’entrée (connue dans les anciens cadastres comme la « Vieille échelette »).
Les études numismatiques viennent corroborer ces différentes datations.









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